Le Temps des inondations.

Posté le 15/05/2021 dans Environnement.

Ces mois de janvier et février 2021 auront été marqués par les débordements de la Garonne, en Aquitaine : dans les départements de la Charente, du Lot-et-Garonne et plus près de nous de la Gironde, plus particulièrement de l’Entre-deux-Mers, notamment à La Réole !

Pendant plusieurs jours la Garonne a été la vedette de tous les média régionaux et nationaux qui commentaient les hauteurs d’eau de la cote de la crue, les dégâts occasionnés, comptabilisaient les personnes sinistrées…Bref, on en oubliait presque que Covid 19 était toujours à l’œuvre !

Beaucoup de nouveaux habitants de cette partie de l’Entre-deux-Mers, dont c’était la première confrontation avec une inondation, découvraient que Dame Garonne pouvait sortir brusquement de son lit, parcourir des kilomètres, envahir ce qu’elle considère depuis des siècles comme son territoire c’est-à-dire les zones humides, si largement oubliées par les humains, et même au-delà. Beaucoup s’exclamaient « On n’a jamais vu ça ! »

Et bien si, on a déjà vu ça, et même en pire !

Les anciens, toujours présents, se souviennent de 1981 et peuvent encore témoigner.

Quant aux archives, elles permettent, à ceux que cela intéressent, de remonter l’histoire des inondations au fil des siècles. Aujourd’hui nous invitons les lecteurs à lire, ou relire l’article édifiant paru dans les petits Cahiers de l’Entre-deux-Mers, N°88, mars-avril 2009.

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« Le 24 janvier (2009) l’ouragan Klaus s’en donnait à « cœur-vent », balayant le golfe de Gascogne, s’engouffrant à l’intérieur des terres, il ravageait tout sur son passage. La France était suspendue aux avis de la météo, courbant le dos en attendant que Klaus se calme, s’épuise, tandis que les riverains de la Garonne regardaient avec inquiétude le niveau de l’eau qui montait. »

A la Réole la cote d’alerte était dépassée, les quais noyés comme d’ailleurs ceux de Langoiran ! Sur le port les habitants avaient ressortis les « batardeaux ». Au Tourne, les Chantiers Tramasset ne faisaient plus qu’un avec la rivière ! Les habitués des lieux, donc des crues, savaient que la conjonction de plusieurs facteurs était la cause  de ce débordement. La pluie qui n’avait pas cessé la semaine précédente, la lune « noire » qui est synonyme de fortes marées, provoquant ainsi une montée rapide des eaux venant de l’océan, créant alors un barrage empêchant l’écoulement naturel de la rivière descendant de l’amont.

Le 27 décembre 1999, c’était l’ouragan Martin qui se déchainait sur notre région et…mêmes causes, mêmes effets, mais conséquences aggravées, plus particulièrement à Saint-Louis-de- Montferrand et ce en raison de l’inconséquence des hommes. En effet « …en d’autres temps l’occupation du sol était différente : moins de population, plus de bâtiments construits sur des espaces alors peu ou pas inondables, un paysage agricole sans entrave quadrillé par un réseau hydraulique omniprésent depuis des siècles, un réseau routier simplissime et perméable. La digue naturelle constituée par le bourrelet alluvial renforcé par endroits et laissée libre de tout bâtiment dans les segments à risques. En un mot l’homme vivait l’exception de la crue au mieux des possibilités… » Ce temps dont parle Pierre Bardou était celui où le bon sens prévalait encore, où l’homme faisait avec la nature et les faits naturels.

De nos jours lorsqu’il y a crues avec des débordements exceptionnels, causant souvent de multiples dégâts matériels irréversibles, quand ce n’est pas morts d’hommes, on s’étonne et il est bon de déclarer »…Que le bon peuple a perdu la culture de l’inondation » et puis l’on s’empresse d’oublier le ciel bleu revenu, la Garonne ayant retrouvé son lit et coulant comme un long fleuve tranquille.

Et pourtant !

En ce qui concerne cette dernière, son histoire est jalonnée au cours des siècles, par les dégâts occasionnés par ses sautes d’humeur suivant un cycle à peu près constant. Ses débordements sont soudains et terribles. Elle est capable d’avoir un volume d’eau en 2 ou 3 jours équivalent au débit maximum de 10 jours en année moyenne. Ainsi lors des célèbres crues de juin 1875 et de mars 1930, le volume d’au écoulé à Agen était de 8500 m3 seconde, alors qu’en période d’étiage celui-ci est évalué à 100 m3 seconde. Peut-on imaginer la puissance destructrice de cette déferlante d’eau ? – Le 4 mars 1930, La Petite Gironde titre «  Les Inondations causent un vrai désastre » Le 5 « Les eaux tumultueuses du Tarn, de la Couze, du Lot, de la Garonne et de l’Agout emportent tout sur leur passage semant la ruine et la désolation… » On dénombre 120 morts et 1400 maisons à reconstruire à Moissac. Plus d’une centaine d’immeubles sont détruits à Lavaur. Le 6 mars sur la commune de Reynies dans le Tarn et Garonne c’est une hécatombe : 200 morts et 600 maisons en ruine. Le 12 mars ce sont les inondations en Gironde qui font la Une de La petite Gironde qui nous apprend que sur la rive droite « …La route est coupée à Latresne, le tramway de Cadillac n’effectue plus qu’une partie de son trajet…Après le passage à niveau du train de Cadillac, la route est complètement submergée ; plusieurs maisons de La Seleyre sont déjà inondées. Il y a plus d’un mètre d’eau dans un magasin. La commune de Latresne a été envahie par les eaux jeudi matin, non pas au moment de la marée mais une ou deux heures après. Les inondations sont donc la conséquence directe de la crue de la Garonne, qui, maintenant et seulement se fait sentir aux portes de Bordeaux… » Ce même jour on apprend que l’inondation atteint « …toutes les communes riverains de la Garonne, de Langon à Villenave d’Ornon et que plus de 500 maisons sont détruites à Barsac, qu’il y a 1 mètre d’eau dans la nef de l’église alors que celle-ci est surélevée par rapport à la RN113…La route qui relie Cérons au pont de Cadillac disparait sous 3 mètres d’eau… » A Cadillac ? 10 heures ce jeudi, la cote des eaux atteint 11,77 mètres. Le sol de la halle de la bastide est recouvert d’eau. La population des inondés s’est réfugiée avec mobilier, animaux domestiques, sur la place du château lui donnant des allures de caravansérail.

IL y eut 1930…

Il y aura : 1940 ;1942 ;1952 (où l’on a craint le pire : à 15 cm près la cote de 1930 était atteinte-) puis 1955 et plus près de nous 1981 dont beaucoup de riverains se souviennent encore.

1981 –On s’apprêtait à fêter Noël quand la Garonne s’est invitée. Ce mois de décembre, la pluviométrie avait pratiquement triplé par rapport aux moyennes habituelles. Tous les affluents des deux rives de la Garonne étaient en hausse et le volume d’eau était sous l’influence des importantes marées du solstice. Pendant cinq jours les 13-14-15-16-17 décembre, la Garonne va sortir de son lit avec la force de ces 8000m3 /seconde. Elle va tailler quelques brèches dans les digues fragilisées car mal entretenues et s’y engouffrer.

Modernité oblige : le plan Orsec est déclenché. On s’agite dans les cabinets de la préfecture et des sous-préfectures, mais les maires se plaignent d’être mal ou pas du tout informés sur les prévisions de la montée de l’eau. Les informations sont communiquées par télégrammes aux services de l’Etat puis transmises aux mairies par téléphone. Or en amont dans le Lot et Garonne, les liaisons sont coupées car les bâtiments abritant les connexions sont sous l’eau ! A la télé, à la radio le registre est « Tout va très bien Madame la Marquise… » Il est vrai que l’on est loin de Paris !

La RN 113 est à nouveau impraticable et Barsac une fois de plus paie un lourd tribut. A Béguey, la cote est à 10,80 mètres. Situé en contrebas, à proximité du ruisseau de l’Euille, Le Petit Casino est complètement englouti et les caddies jouent les décorations de Noël accrochés aux branches des platanes. A Langoiran, Le Tourne, devenues petites Venise, on se déplace en barque. Le Génie Maritime récupère les riverains du grand estey. Ce dernier gonflé des eaux de pluies dévalant des coteaux ne peut plus se déverser dans la Garonne dont les flots tumultueux charrient embâcles et troncs d’arbres qui viennent donner des coups de boutoir et s’écraser contre les quais et les digues.

24 janvier 2009. La catastrophe n’était pas loin et Barsac, une fois de plus en première ligne. Son maire a poussé un coup de gueule se plaignant de la difficulté d’obtenir des informations de la part des services concernés. Cette fois elles étaient sensés transiter par Internet. Mais Klaus était passé par là et tous les réseaux électriques, téléphoniques et ADSL étaient endommagés –Bonjour le progrès !

Il fut un temps, pas si ancien, où c’était simple : on sonnait les cloches, on donnait du clairon ou du cor de chasse voire du canon selon un ordonnancement codifié qui indiquait les hauteurs d’eau annoncées et tout le monde s’organisait, se mettait à l’abri après avoir monté les meubles à l’étage ainsi que les animaux domestiques. Par temps calme les services de l’Equipement embarquaient sur l’eau et surveillaient l’état des digues, les dégâts causés par les intempéries ou encore par l’activité des hommes. Ils perpétuaient en cela la mission des Ponts et chaussées né sous Louis XV et qui avait sa chaloupe d’inspection.

Mais pour en revenir à la culture de l’inondation celle-ci ne saurait s’affranchir des faits historiques, jugez-en :

  • En 580, déjà, le chroniqueur Grégoire de Tours fit mention d’un déluge qui dura 12 jours. Pendant des siècles la vallée de la Garonne est restée déserte et les échos lointains qui nous sont parvenus concernant les inondations le sont à travers les récits de guerres et de conflits. Les bandes de brigands et les armées essayant de traverser la rivière se retrouvaient noyées. Ce fut le sort en septembre 732 de l’armée des Sarrasins battue à Poitiers par Charles Martel.
  • Au XIIe siècle, Henri 1er de Plantagenet, roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine décide de faire édifier des digues pour protéger la vallée qui vient d’être dévastée. En octobre 1435, la Garonne atteint 12,50 mètres et l’on raconte que les bateaux passaient par-dessus les murs d’enceinte à Agen. En 1604, ces mêmes murs et de nombreuses maisons s’effondrèrent. 1652 ; 1712 ; 1792 feront également dates dans l’histoire d’Agen.

La ville est aujourd’hui ceinte de digues de plus de 7 mètres qui canalisent la rivière. Mais si ces digues assurent la protection de la ville, la vitesse de l’eau de la Garonne contrainte s’accentue et dévale encore plus rapidement vers l’aval.

En vérité, l’Homme, malgré ses techniques, ses modèles mathématiques de modélisation de plus en plus sophistiqués, ses engins en tous genres, n’arrivera jamais à domestiquer notre fantasque Garonne qui est chez elle, dans son lit, et entend rester maitresse de ses rives et de ses mouvements d’humeur, de ses débordements y compris au-delà de son lit majeur.

  • Ne pas l’oublier, savoir en tenir compte, c’est cela la culture de l’inondation.

Colette Lièvre.

Sources : Cahier n°3, fiches patrimoine des Marais de Montferrand –les inondations- Pierre Bardou.- Revue Adour Garonne (avril 1981) – Requiem pour une Garonne défunte de Pierre Vidal –Collection l’Avenir des peuples- Edition Wallade 1981.


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