Dans le cadre du centenaire de la guerre 14-18

Posté le 15/06/2018 dans Histoire.

« Assez d’inaction, de mutisme et de réticences »

“…Je crois avoir déjà raconté cette histoire. Mais elle est tellement significative que j’en rassemblerai de nouveau les principaux traits.

A la Noël 1916 , dans une église de Lorraine, des soldats chantaient, en un patois altéré, le vieux cantique : « Déchem droumi ». C’étaient des soldats landais. Au coin le canon tonnait sur la Seille et ils chantaient en songeant aux fêtes de chez eux, parfumées de résine, réjouies de graisse d’oie et de vin bourru. Ils étaient à la merci d’une alerte et je les ai vus, depuis, presque tous mourir !

Or, ces hommes, si peu sûrs du lendemain chantaient l’antique dialogue de l’Ange et des bergers qui empruntait aux circonstances une portée singulièrement tragique. L’Ange disait  « Levez-vous. Une aube splendide paraît à l’horizon et la paix règnera pour toujours sur les nations réconciliée » A quoi les bergers, vautrés dans la paille du bétail et stupides dans leur misère, répondaient à l’unisson : « Déchem droumi, laisse-nous dormir » Et c’est là tout le drame de l’humanité partagée entre sa soif d’idéal et sa paresse charnelle. Et c’est, en particulier, l’histoire de presque nous tous, anciens combattants, depuis l’armistice.

Mais voici que le fléau de six années a frappé quotidiennement notre cœur il a séparé la paille du grain. Il a rejeté hors de nos rangs les timides et les parjures. Et nous, qui sortons d’un long sommeil et retrouvons notre appétit intellectuel et nos forces physiques, nous regardons avec épouvante et colère ce monde, injuste sous son masque d’égalité, qu’on a édifié depuis la victoire.

Certes, la bonne humeur survit à l’âpreté de nos âmes. Si parfois, notre esprit devient dur, la tristesse ne l’effleure pas. Les plaintes et les pleurs sont des armes pour les enfants, les vieillards, les faibles femmes. Nous leur préférons le haut refuge du silence ou, si l’on nous y pousse trop, le plomb et le fer. Nos cœurs sont pacifiques mais notre esprit ne répugne pas à la violence. Cinq ans de guerre nous ont donné le goût de l’action, le besoin de l’ordre, le sens de l’autorité. Action, ordre et autorité pour servir et non pour asservir !

Et nous crions aux anciens combattants qui sont restés fidèles à l’esprit des tranchées : « Unissez-vous véritablement et ceignez-vous de courage civique. Que vous servirait d’avoir touché le fond des souffrances humaines si vous continuiez de faire la révérence, de craindre pour votre réputation ou votre peau ? Assez d’inaction, de mutisme et de réticences ! ».

Nos camarades morts attendent de nous les gestes qui libèrent. Brisons donc les liens d’une légalité désuète et ne conférons pas l‘immortalité à nos codes moraux et internationaux qui empruntent du temps les couleurs changeantes et le caractère passager.

Ils attendent aussi les gestes qui édifient. Bâtissons donc sur le terrain réel, avec la souffrance, la colère et l’espoir des hommes, une société où la justice ne craindra pas de s’appuyer sur la force, ni la fierté nationale de se tempérer d’un amour largement humain…”

André Lamandé. Texte paru dans L’Almanach du Combattant 1925 (p.38.)


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