Les Grandes Heures.

Posté le 16/05/2014 dans Histoire.

Dans le cadre de la commémoration du centième anniversaire de la guerre de 1914, nous continuons à revisiter l’histoire. Dans ce numéro nous reprenons un article paru dans L’Illustration du 6 février 1916 et qui évoque la condition des animaux pendant cette période. Ceux-ci, tout comme les Hommes étaient en première ligne, et en partageaient les souffrances, et pourtant leur rôle essentiel, en particulier celui qu’ont tenu les chevaux est rarement évoqué. Au moment où en 2014, il y a une polémique (une de plus) en France pour savoir s’il faut reconnaître ou pas si les animaux ont une sensibilité, cet article nous est apparu en résonnance avec cette actualité.

Les bêtes de la guerre.champ-de-bataille
…Ainsi les bêtes, pour la plupart sinon toutes, font également la guerre, en souffrent et en meurent. Passons, en une revue trop rapide, ces diverses « espèces » de vaillances dociles et d’humbles fidélités.
Les chevaux des armées sont une manière de soldats. Mobilisés, et ayant vite acquis le sens de la discipline, ils font partie « du rang ». Ils constituent l’essentiel de la force double et rapide à laquelle est attaché leur nom, et qu’ils baptisent du beau nom sonore et puissant de cavalerie. Aussi exposés que les hommes auxquels leur importante fonction est de s’ajouter dans les combats, ils se signalent comme les plus atteints par les épreuves de la guerre. L’étendue de leurs souffrances ne peut pas plus se mesurer que celle des efforts surhumains qu’on exige d’eux jusqu’à l’épuisement. Dans toute la musculature du terme ils travaillent en guerre, plus encore qu’en temps de paix… « Comme des chevaux ». Et à mesure qu’ils fournissent, peinant avec une qualité d’ardeur continuelle, et si tendue qu’elle se hausse à l’intention d’un désir, d’une pensée, on sent et l’on observe bientôt en effet comme une énergie d’intelligence et d’amitié qui, dans le mystère de ces êtres inconnus, se débat obscurément et tente de se hausser par le moyen des circonstances suprêmes, jusqu’au niveau de l’homme, du maître indiscuté. Le péril et la douleur, poussés aux dernières limites, élèvent l’animal et le font rayonner, lui arrachent sur tous les points, son maximum de rendement. Il se décuple au cours de ces actions décisives dont il a l’air de flairer d’instinct la grandeur. Il ne boude pas, ne lâche pas, ne trahit pas ; sans qu’on ait besoin de la lui imposer, il prend sa part de toutes les tribulations, avec la même dignité tranquille que son souverain compagnon. L’âme du cavalier traverse le cheval et lui laisse au passage un peu de son fluide ; et, de son côté, la bête communique à celui qui l’enfourche et qu’elle porte par amour, la passivité de son endurance et le secret de sa philosophie.
Ah ! que les chevaux sont malheureux !…depuis ceux de la légère aux pattes de biche, si fins, si menus, si jolis, jusqu’au rondins bien râblés des dragons et aux potences des cuirassiers ! Combien de poignants récits nous les ont montrés tout à tour solides et fourbus, écorchés, dévorés des mouches, caparaçonnés de boue et douchés par les torrents de pluie du Nord, ou bien ouvrant l’étape avec un joyeux entrain fumant dans les brouillards du petit jour, logeant partout à l’aventure, et ronflant à la paille fraiche, dans le tumulte des cantonnements. Mais ces grosses gaités sont rares…La bataille, laquelle, ils se ruent en larges foulées, met seule en valeur les chevaux, dans tout le plein de la force et de la souffrance exceptionnelles qui sont leur lot, leur privilège. C’est alors qu’on les voit bondir, tomber, rouler, rebondir, retomber dans un fracs d’os et de cuir, charger nus ou la selle à l’envers, fouettés par les étriers vides, et s’empêtrant dans les rênes pendants, galopant « fou » en répandant le sang comme des tonneaux d’arrosage et puis s’écroulant ainsi que des grands morceaux d’architecture, pêle-mêle, en tas ou bien isolément, à l’écart…pour former encore pendant des jours et des nuits des tableaux singuliers d’horreur et d’épouvante…
Les uns étendus tout du long, pareils à quelque monture de caravane, exténuée avant La Mecque, râlent sans bouger, n’ayant plus que juste assez de souffle pour courber chaque seconde un brin d’herbe plus fort qui toujours se redresse. Les autres, en troupeaux hagards, se dispersent parmi les plaines et les bois…Pensez aux chevaux errants de Pologne, des Balkans, du Caucase, aux beaux types lustrés et complets de la cavalerie britannique, abimés et souillés dans les cloaques des Flandres, à ceux que leur maître pitoyable a achevé en leur cassant la tête, à genoux, après les avoir embrassés sur la peau si douce autour des naseaux…à ceux qui ont balancé leur lourde encolure au-dessus d’un dormeur incompréhensible, et qui, perdus, ont eu soif, ont eu faim, ont mangé les cailloux de la route et l’écorce des arbres. Oui, leurs souffrances sont indicibles, et il faut grandement aider l’œuvre admirable de la Croix-Bleue qui a entrepris de les diminuer.
On ne peut parler aux soldats sans qu’ils dépeignent avec un accent de commisération sincère le triste sort des bêtes, et les chevaux leur ont laissé un souvenir particulièrement pénible. Je me rappelle la fierté d’un dragon blessé me vantant, couché dans son lit d’ambulance, le courage et l’allant de la jument de son officier : « Elle avait la même blessure que moi, Monsieur, à la fesse. Le sang sortait en bouillonnant tant qu’elle galopait, et jamais elle ne s’est arrêtée ; Elle a guéri. » Je lui demandais, pour dire quelque chose : « Comment s’appelait-elle »- Andréa » et il souriait, comme s’il la voyait.
Un autre me racontait que sa plus lamentable vision de la guerre et qui lui avait laissé le cœur malade, était celle de grands chevaux mourants, assis au bord du chemin, sur les talus, ainsi que des personnes, les deux jambes de devant droites et roides, et vous regardant passer, immobiles, avec une longue figure désolée et un œil qui exprimait : « Voilà…croyez vous ?…voilà ! »
Et les chevaux de trait si robustes et vaillant, les honnêtes percherons venus des omnibus qui tirent à plein poitrail dans les routes défoncées les chariots et les fourgons…les mulets, amis des alpins, qui grimpent avec eux les roides sentiers des Vosges, portants les munitions, hissant les pièces de marine ou ramenant avec prudence les blessés…tous font leur service, remplissent avec une plénitude absolue, presque consciencieuse, leur utile et incessant devoir…Et ce ne sont que des bêtes !
Henri Lavedan.
extrait de l’Illustration n° 3805, pages 123, 5 février 1916.
Repères : Ce sont les Anglais qui ont fondé la Croix bleue et la Croix Violette qui secourent le cheval-soldat « Combattant anonyme, sans gloire, victime courageuse, sans terre ni croix » Leur mission : parcourir le terrain, ramener tous les chevaux guérissables et faire abattre immédiatement ceux qui ont des blessures incurables. La Croix Bleue fut reconnue société de secours aux chevaux blessés par le Ministère de la guerre qui donna des instructions pour que cette structure ait toute facilités pour l’organisation en arrière des armées, de dépôts où les chevaux seraient confiés à ses soins .
Sources : Clic Cheval –L’Equi-blog- association loi 1901

 


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *