Chou rouge de l’été de la Saint-Martin

Posté le 17/11/2015 dans Les recettes de l'Oncle Phil.

photo chou_rouge_cru_eminceLe jardin de Paulette semblait ne pas vouloir en finir avec l’été. Les pieds de tomates ne payaient pas de mine avec leurs tiges brunies auxquelles ne s’accrochaient plus que quelques malheureuses feuilles racornies, mais des fruits encore verts et d’autres qui s’obstinaient à vouloir mûrir témoignaient que les plantes comme les hommes ont du mal à renoncer à la vie quand le soleil de plus en plus bas sur l’horizon est aussi de plus en plus suave et dégage une lumière de plus en plus dorée sur les vignes habillées de la robe safran de ceux qui renoncent aux attaches mondaines pour s’avancer sur la voie de la sagesse (ouf). Les salades, en revanche, grasses et vertes, paraissaient prendre leur revanche sur un été torride qui, en dépit des arrosages quotidiens, avaient inhibé leur croissance et les choux rouges, qui avaient peiné à traverser le mois d’août, laissaient enfin deviner sous d’épaisses feuilles d’un vert cendré les rondeurs prometteuses de leur pomme améthyste. En bordure du potager, une folle plate-bande de chrysanthèmes du japon s’agitaient sous le vent d’Autan qui depuis quelques semaines, après s’être aventuré au-delà du seuil de Naurouze, s’était établi sur la moyenne Garonne pour aller se confronter à l’Eissaure qui, les dernières gerbes enmeulées et les dernières grappes arrachées aux premières grives, éssorille avec douceur les campagnes aquitaines. Paulette avait assemblé de ses mains noueuses les tiges des fleurs blanches ou jaunes des chrysanthèmes en une botte serrée maintenue par un lien de raphia : le bouquet ferait très bon effet sur la tombe de Marcel, une autre allure que les fleurs tuméfiées et boostées comme des stars du porno que Margot et Simone achètent à Intermarché. Pour ne pas avoir à entrer en concurrence avec ses copines et voisines qui ne manqueraient pas de choisir, demain, le 1° novembre, jour des morts, l’heure de plus grande affluence au cimetière, Paulette avait décidé de prendre de l’avance et d’aller dès la veille du jour des morts toiletter la tombe de Marcel et placer au dessus du portrait céramique « Souvenirs éternels » (qui lui avait quand même coûté quatre vingt douze euros !), le bouquet de chrysanthèmes qui s’épanouirait merveilleusement dans le vase de fonte récemment rénové par le mécano de Courcouyac avec un reste de peinture de jante. C’est donc avec son tablier de jardin et ses sabots de caoutchouc que Paulette grimpe, bouquet dans une main et sécateur dans l’autre le petit raidillon du cimetière pour se trouver nez à nez à la porte du cimetière avec un employé des pompes funèbres Mayral en train d’installer sur une tablette de camping habillée d’un tapis de velours noir à franges argentées un registre de condoléances. Le fugace sentiment de gêne, provoqué par le regard torve du croquemort sur son tablier à fleurettes, ses chaussettes mauves et ses esclops, une fois passé, la surprise lui laisse échapper un sonore « Merde ! c’est-qui-qui-est mort ? » Le croquemort ne daigne même pas répondre mais indique d’un geste altier le registre : Samedi 31 octobre 2015 Obsèques de M. Michel Roquefeuil. Michel !!! , Paulette ne peut détacher son regard du registre, elle savait Michel malade, mais de là à imaginer qu’il puisse mourir si vite et être enterré sans même un faire part du Sud-Ouest !!!! Sans un regard pour l’employé de Mayral, elle se précipite vers le portail grand ouvert du cimetière, court vers la tombe de Marcel remplit à la hâte un arrosoir d’eau qu’elle verse dans le vase et y plante le bouquet de chrysanthème sans même retirer le lien de raphia et redescend en courant la côte du cimetière.
Un quart d’heure plus tard, c’est au volant de sa R5 bringuebalante qu’elle remonte, ses cheveux noir de jais gonflés par un crèpage rapide ; son tailleur noir de circonstance qui lui allait encore assez bien pour l’enterrement de ce pauvre Marcel, il y a huit ans déjà, la boudine un peu, les escarpins à talon bobine qu’elle n’a même pas eu le temps de brosser lui font toujours aussi mal aux pieds, mais, bon, elle est là, à sa place, près de Michel qui ne passera plus prendre le café et lui promettre une plus longue visite, qu’elle attend depuis son retour du Rif où il avait bien failli y passer. Sacré Michel ! il était aussi doué pour tirer la bécasse que pour dénicher les cèpes et sa palombière était bougrement accueillante avant qu’il ne se marie, un peu sur le tard, avec cette pimbêche de bordelaise qui a tout fait pour le couper du pays. Il avait voulu revenir finir ces jours ici dans ses bois qu’il soignait avec un souci de jardinier japonais, la palombière était oubliée mais il y avait restauré une vieille cabane de pierre sèche pourvue d’une cheminée et équipée d’un lit en bateau, d’une table en cabaret, d’un fauteuil de toilette canné,d’une armoire bonnetière bien garnie de produits de première nécessité (pâté de lièvre, rillettes de canard, pain rôti dans leur boite à biscuits, petit assortiment de bonnes bouteilles, tout un nécessaire de table, et quelques jolis indiennes pouvant faire office de linge de table, tout dix-huitième qu’il disait). Devant cette cabane, sur un banc de bois qu’il avait lui-même fabriqué avec des branches et des rameaux de châtaignés liés par de savants nœuds de chanvre, il venait souvent, ces derniers temps, le soir, jouir des merveilleux couchers de soleil sur la colline de Hautevielle. Alors l’image de la silhouette du vieux château médiéval, percolant dans son esprit les strates accumulées déposées par la lecture de centaines de livres, de « Quentin Durward » et du « Club des cinq et le château de Meauclerc » au » Temps retrouvé » en passant par « Don Quichotte de La Manche », « La Nuit Obscure » et les « Nouveaux mémoires intérieurs », le plongeait dans une sorte de zazen proprement et farouchement occidental. Paulette l’avait surpris il y a quelques semaines dans ce moment de paix, alors qu’elle ramassait des girolles à son intention et n’avait pas osé interrompre ce qu’elle pensait être la sieste tardive d’un pauvre vieillard qui rapapille.
Pendant l’office, dans son esprit, qui,entre le Kyrie et le Sanctus susurrés par le radio CD amarré au lutrin de fer forgé, divaguait dans les fourrés du souvenir, cette image du vieillard assoupi sur son banc ne réussissait pas à dissiper celle du Michel des belles années de l’après guerre, celle des ballades à vélo et des bals du Quatorze juillet sous la halle de Villefranche, ni même celles des lendemains de la Guerre d’Algérie qui avait éloigné son vieux copain du village et des divertissements champêtres et sylvestres. Elle n’irait pas présenter ses condoléances à la famille dont elle ne connaissait que trop l’aversion pour l’autre vie de Michel, celle d’avant les belles autos, la villa du Cap-Ferret, la réputation d’homme d’affaire redoutable. Elle filerait vite chez elle, se débarrasserait, sitôt assise dans la R5, de ces épouvantables brodequins, suspendrait sur son cintre le tailleur à l’espagnolette de la fenêtre de sa chambre et se remettrait un peu au jardin pour faire obstacle aux idées noires. Mais ni sarclage ni désherbage ni taille rageuse des rames mortes des framboisiers ne réussissaient à faire obstacle à la montée sournoise d’une sombre angoisse : Michel était maintenant seul dans son trou. Les Range Rover, Mercedes et autres Porsche Cayenne de la famille, qui s’était dispensée de tout vin d’honneur ou autre pot de départ pour l’éternité, avaient repris la route de Bordeaux, laissant le vieux tombeau de pierre noircie sous un amoncellement de raquettes, couronnes, coussins et paniers de fleurs encore plus désespérément artificielles que les chrysanthèmes de Simone et Margot. A neuf heure, après le journal de TF1, elle se frit une petite omelette de deuil, bien arrosée d’un Monbazillac qu’elle ouvre pour l’occasion et se cale devant la télé dans sa chaise longue de toile bien garnie de coussins, somnole jusqu’à la rediffusion de « Plus belle la vie ». Derrière les vitres, la lune éclaire la campagne, la nuit est belle, elle enfile son caban de grosse laine, enfonce sa cloche de feutre sur sa crinière qui a quelque peu perdu son crêpage de cérémonie et prend le chemin du cimetière. Dans la douce lumière de cette nuit de Toussaint, le cimetière se fond dans la paix des campagnes, ou plutôt , se fondrait dans la paix des campagnes ne serait-ce cet horrible amoncellement de fleurs de serres, tribut pharisien et dérisoire au devoir familial, aussi hostiles, agressives et déprimantes que l’enseigne lumineuse de l’Intermarché sur la placette médiévale de Hautevielle. En un tour de main raquettes et couronnes se retrouvent dans le dépotoir du cimetière et Paulette a vite fait de déplacer le vase de fonte de Marcel sur la tombe de Michel ; les chrysanthèmes libérés de leur lien s’épanouissent, sous les mains de Paulette en un bouquet dont la lumière de la lune ravive les couleurs… Paulette s’assied sur le muret qui fait face à la tombe et dialogue longuement avec Michel dont elle ne prend congé que lorsque, derrière la petite église, le ciel commence à rosir. Bon, maintenant il va falloir vite trouver un substitut à la décoration de la tombe de Marcel, évidemment pas question de chrysanthèmes, d’abord, il n’y a plus de vase où les mettre et Marcel n’ apprécierait pas d’être mis en concurrence avec Michel ; du reste, il n’aimait pas ces chrysanthèmes qui occupaient dans le jardin une plate bande qu’il aurait mieux aimé consacrer à quelques pieds d’artichauts, Marcel n’avait de goût que pour les légumes qu’il réussissait à merveille et Paulette n’admirait jamais autant son Marcel que panier-de-legumesquand il remontait vers la maison avec sa grande corbeille d’osier débordante, comme une cornucopia de cortège bachique, de grasses feuilles de blettes, de rubicondes cucurbitacées, de bottes de carottes aux fanes dentelées, de navets pâles et doux, d’âpres radis noir de rugueux ébène, de pommes veinées de rouge et de vert et de coings jaunes et pelucheux au centre desquels trônait la pomme frisée du chou,roi du jardin d’hiver.
A onze heures, ce 1° novembre, , Paulette en tablier fleuri et sabots de caoutchouc tirait de la malle de la R5 la grande corbeille d’osier de Marcel transformée en échantillonnage de primeurs qu’elle alla déposer pieusement, sous le regard ébahi de Simone et Margot qui sortaient de la messe des morts, sur la tombe de son cher époux avant d’aller retirer, sur celle de Michel, deux ou trois fleurs qui commençaient à piquer du nez sous les premiers rayons d’un encore bien ardent soleil d’automne.

Chou Rouge de l’été de la Saint-Martin
1 chou rouge (ou demi chou rouge)
– 20 g de beurre
– 1 oignon
– 1 Kg d’échine de porc lardé
– 20 cl d’ Entre-deux-Mers
– 2 feuilles de laurier
– 2 feuilles de sauge
– sel, poivre du moulin
– 100g de coing
Préparation de la recette :

Couper le coing en quartier puis en tranches d’environ 5mm
Le faire revenir 10mn à feu doux avec 20g de beurre en retournant régulièrement les tranches,les réserver
Faire dorer le rôti de porc 20 mn dans une cocotte en fonte en le retournant régulièrement avec les feuilles de sauge finement hachées
Nettoyer le chou, puis le couper en 2 et l’émincer en julienne, en fines tranches.
Peler et hâcher l’oignon puis le mettre à fondre dans une casserole avec le beurre..
Laisser cuire à feu doux sans cesser de remuer afin d’éviter que la préparation ne colore.
Ajouter ensuite le chou en julienne et arroser de vin blanc pour mouiller la préparation.
Saler, poivrer, jeter les feuilles de laurier dans la casserole, puis laisser étuver à couvert pendant 30 minutes
introduire les tranches de coing dans la julienne de chou sans les écraser
Déposer le rôti sur le chou et laisser cuire le tout à l’étouffée encore 20 minutes.

Oncle Phil.
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